NAT Le lierre… un des rares garde-mangers des oiseaux en hiver

Tout le monde connait le lierre… un arbrisseau grimpant ou rampant ; c’est une de nos 3 lianes de Belgique, avec la clématite des haies et le chèvrefeuille des bois (v. https://www.gelura.be/ccr/ccr31/ccr31-nat-pas-plus-de-trois-lianes-en-belgique).
Mais ça vaut la peine de mieux le connaître pour comprendre son comportement très différent de tant d’autres plantes dicotylées ligneuses : il garde ses feuilles vertes en hiver, il a des feuilles de deux formes différentes, il fleurit en automne et produit des fruits en hiver…

Quand une graine de lierre germe, la plantule s’élève et retombe rapidement au sol, continuant sa croissance en rampant. Ses feuilles, persistantes pendant 3 ans, assurent la photosynthèse, p.ex. dans un sous-bois. Pour affronter l’hiver, elles accumulent toutes sortes de substances protectrices dans leur limbe : plusieurs sortes de molécules de sucres, des protéines et des pigments leur permettant de résister au gel jusqu’à -25°C (les anthocyanes). On ne trouve donc pas de lierre dans les pays où le froid hivernal descend en dessous de cette température.

Feuille de lierre rougie par des pigments chimiques appelés anthocyanes, pour mieux résister à la rigueur de l’hiver.

Le lierre existe sous deux formes complètement différentes :

1) Une forme rampante au sol et comme on vient de le voir, qui donne, par multiplication végétative de ses tiges, des tapis denses emmêlées et qui, au contact avec le sol, s’enracinent. Cette forme « non fertile » porte des feuilles palmatilobées avec trois à cinq lobes.

Feuilles de lierre sous sa forme végétative.

2) Une forme grimpante ou buissonnante dressée, qui s’accroche sur un support (arbre, mur, paroi rocheuse) à l’aide de racines-crampons  et donne de véritables troncs collés au support, puis ‑ à conditions d’être « à la lumière » ‑ des branches ramifiées. Seule cette seconde forme, fertile, peut fleurir et produire des fruits  ; elle porte des feuilles lancéolées entières, disposées en spirale.

Feuilles de lierre sous sa forme fertile.

Hétérophyllie. Comme on le sait, la racine grecque ομος ‘homos’ signifie « même ». Et la racine ετερος ‘hétéros’ signifie « différent ». Quant à la « feuille » elle se traduit par φυλλον ‘fullon’ en grec. « Hétérophyllie » signifie donc « feuilles différentes ». Le lierre est dit « hétérophylle » parce qu’il possède des « feuilles « différentes » comme on vient de le voir. On parle encore du « dimorphisme foliaire ».

Forme grimpante du lierre.

Forme grimpante du lierre : tronc et ses racines-crampons et poils-racines.

Le lierre grimpant possède un tronc véritable, dont les racines s’enfoncent dans le sol où elles puisent leur nourriture. Pour s’élever, il a donc besoin d’un appui sur lequel il adhère (d’où son nom comme on le verra) SANS rien y prélever. P.ex. un arbre, de préférence rugueux comme le chêne, plutôt que lisse comme le hêtre ou de charme. Mais ça peut également être un mur, un poteau électrique, une clôture etc…. Pour se fixer, il développe ce qu’on appelle ses « racines‑crampons », qui s’accrochent à l’écorce. Ces « racines-crampons » sont bien visibles à l’œil nu.

ATTENTION : On parle donc de « racines » mais celles‑ci ne « prélèvent aucun nutriment » comme pourrait le laisser entendre ce terme.

Racines-crampons se développant sur le tronc du lierre.

Si on observe une racine-crampon à la loupe ou au binoculaire, on voit des « poils-racines » plus fin que des cheveux.

Poils-racines se développant sur les racines-crampons.

Les « poils-racines »  sont eux‑mêmes prolongés en vésicules, à leur tour remplis de grains excessivement petits, visibles seulement au microscope électronique : des nano-grains de 50 nanomètres = 0,05 µ = 0,00005 millimètres. Ils constituent de puissants collants : c’est la  « glu » du lierre, qui explique « l’adhérence » du lierre à son support. (Pour les mordus… cette glu est formée de polysaccharides, de protéines arabinogalactane et de calcium).

Contrairement à certaines affirmations, le lierre ne détruit pas son support. Notons que les « racines‑crampons » et « poils‑racines » ne servent pas à l’alimentation du lierre et ne détruisent pas le support ; ils servent uniquement à « adhérer » au support. Le lierre n’est donc pas un parasite, contrairement à ce qu’on entend souvent dire. Il n’entrave pas la croissance de l’arbre sur lequel il pousse. Tant que ce dernier est en bonne santé, son feuillage abondant réduit la lumière rayonnant sur le lierre, qui végète sans envahir l’arbre complètement. Mais une fois l’arbre affaibli, le manque de feuilles éclaire beaucoup plus le lierre, dont les tiges commencent à se développer, donnant lieu à un abondant feuillage. Par mauvais temps, le vent risque d’entraîner la chute prématurée de l’arbre.

Pour ce qui est des murs, le lierre les protègerait plutôt de la pluie, de même que des dégâts de gel. Par contre, le lierre devient nuisible quand il prend racine dans les interstices des pierres ; mieux vaut éliminer le lierre dans de tels cas.

Fleurs. Une fois que le lierre arrive à la lumière, ses branches se couvrent donc de feuilles ovales, pointues,  luisantes, plus épaisses ; le lierre commence à produire des fleurs puis des fruits. Il se transforme en « arbuste à baies ». L’inflorescence est disposée en ombelles de 10 à 20 fleurs. Le pistil (organe femelle) est entouré de 5 étamines (organes mâles) qui produisent beaucoup de pollen.

Fleur de lierre et ses étamines.
Ombelle de 10 à 20 fleurs de lierre.

La fécondation se fait entre deux plants de lierres différents et non pas au sein d’un même plant, afin d’éviter l’autofécondation. Voici comment : les étamines s’épanouissent bien avant que le pistil ne soit prêt à recevoir le pollen (voir photo). La fécondation se passe comme pour bien de fleurs : par les insectes. La fleur produit un nectar très sucré qui les attire. Chargés de pollen, les insectes se posent ensuite sur d’autres fleurs qu’ils pollinisent. Parmi les insectes pollinisateurs, on rencontre l’abeille domestique, l’abeille du lierre (collète du lierre) et l’Eristale, une mouche qui se fait passer pour une abeille.

Abeille du lierre (Colletes hederae). (Wikipedia)

Garde-manger pour les insectes et les oiseaux. Le lierre fleurissant en automne, il nourrit les insectes qui n’ont plus grand chose à butiner à cette époque de l’année.

Fruit. Dès la fin de l’automne et surtout en hiver, les fleurs pollinisées se transforment en fruits : de jolies petites baies noires.

Différents stades de maturation des fruits du lierre : des baies.

Chaque baie de lierre contient 3 à 5 graines.

Baie de lierre contenant 4 graines. À gauche, coupe longitudinale mettant en évidence une des graines. À droite, coupe transversale faisant apparaître la présence de 4 graines. A remarquer que « la quantité de nourriture (pulpe) » dans une baie n’est pas très abondante ; l’oiseau doit en consommer beaucoup pour assouvir sa faim.

 Des oiseaux tels que le merle, la grive, la fauvette, qui n’ont pas grand-chose à se mettre dans le bec durant l’hiver se nourrissent de ces baies. Ce sont eux qui disséminent ainsi les graines de lierre.
Et le ramier ? Eh non ! Non pas parce qu’il ne se nourrirait pas de baies de lierre, mais parce que son gésier très musclé broie les graines, qui sont dès lors détruites.

Et l’homme ? ATTENTION !! Les baies le lierre sont toxiques pour l’homme.

Pourquoi le lierre est-il toujours vert ? On sait que la plupart des résineux restent verts toute l’année (sinon le mélèze). Chose plus rare chez les « feuillus » qui sont généralement caducs (c.-à-d. qu’il perdent leurs feuilles avant l’hiver). Certains ont cependant un feuillage persistant, tels le houx et le laurier.

Le lierre fleurit en automne et fructifie en hiver. Etrange non ? Il garde également ses feuilles en hiver. Ce sont : « des plantes reliques ». Le lierre est apparu sur notre terre il y a 100 millions d’années (en plein milieu du temps des dinosaures). À cette époque, notre pays se trouvait plus ou moins à hauteur du Maroc actuel ; notre climat était donc plus chaud qu’aujourd’hui.

Les arbres gardaient leurs feuilles toute l’année et fructifiaient quand la saison était plus humide et moins chaude, en hiver donc. Notre contrée « remontant vers le Nord », bien des feuillus ont disparu ou se sont « adaptés », en perdant leurs feuilles avant l’hiver. Pourquoi ? Parce que l’eau, gelant dans le sol, n’était plus disponible pour maintenir le feuillage en place. Le Lierre fait partie des quelques espèces qui ont échappé à la dure loi du « adapte-toi ou disparais ». Et il a gardé ses « anciennes habitudes ».

Le papillon Citron… encore une exception.

Le Citron (Gonepteryx rhamni). (Wikipedia)

Contrairement à tant de papillons qui meurent en fin d’été ou qui migrent en Afrique du Nord, le Citron hiverne en se réfugiant au sein de plantes à feuillage persistant, généralement le lierre. Il est un des rares papillons hivernant à l’état adulte et le seul (dans nos contrées) à le faire en plein air (les autres lépidoptères, hivernant adultes, cherchent un abri sous un toit, dans un trou d’arbre ou une grotte).
Le Citron est dès lors le « Messager du printemps », étant l’un des premiers à se montrer dès la sortie de l’hiver.

D’où viennent donc les noms latin, français et néerlandais du lierre ?

Le nom scientifique latin (c.-à-d. « genre » + « épithète spécifique ») du lierre est Hedera helix. ‘Hedera’ vient du latin ‘haerere’ = « adhérer » (les deux mots se ressemblent), puisque le lierre adhère à des écorces d’arbres ou autres supports. Quant à ‘helix’, cette précision ne requiert pas d’explication, chacun sachant que le liette monte « en spirale ou en hélice ».

Le nom français vient lui-même du nom latin ‘hedera’ qui a d’abord donné le très ancien français ‘edre’ (10eS) puis ‘iedre’ (11eS) et enfin ‘iere’. L’agglutination de l’article ‘le’ avec ce nom ‘iere » a abouti à ‘lierre ».

Le nom néerlandais est ‘klimop’ et s’explique très aisément puisque ‘opklimmen’ se traduit par « grimper en montant ». Anecdote amusante : Les Chrétiens connaissent tous « l’Ascension de Jésus », qui « monte au ciel » 40 jours après Pâques. Dans la région gantoise, on appelle cette fête religieuse : ‘Jieklimop’ ou ‘Jezus klimt op’ = « Jésus monte (au ciel) ». De même, le 15 août, on fête « l’Assomption » qui est « l’Ascension de la Vierge Marie ». Les Gantois donnent à cette fête le nom de ‘Mieklimop’ ou « Maria klimt op » = « Marie monte (au ciel) ».

Histoire de momies

Pucerons. Nous venons de le voir… les oiseaux se nourrissent des fruits du lierre en hiver, lorsque rares sont les plantes à encore porter des fruits. Mais les pucerons sont également friands du lierre…

Inflorescence de lierre envahie de pucerons. En regardant bien, on aperçoit des fourmis mais également des ailes d’hémiptères.
Le puceron du lierre, Aphis hederae (moins de 1 mm).
Colonie d’Aphis hederae.

Hyménoptères. …et certains hyménoptères (ordre des abeilles, guêpes, fourmis…) se servent de ces pucerons pour se reproduire. Voici comment.

Micro-guêpe en train de pondre ses œufs dans un puceron.

Aphis hederae peut être parasité par différentes espèces d’une famille d’insectes (les Braconidés) endoparasitoïdes. Ainsi, la micro-guêpe Aphidius, parasite les pucerons en y pondant ses œufs. L’œuf se développe à l’intérieur du puceron. Une dizaine de jours plus tard, la larve tisse un cocon dans le puceron, le transformant en momie.

Pucerons momifiés par des micro-guêpes.

Les pucerons (où ce qu’il en reste) avec des « trous » sur leur face dorsale, sont des pucerons momifiés présentant un opercule de sortie de l’endoparasite de Braconide Aphidiidine, qui l’a découpé pour s’en extraire. (Communication personnelle de Stéphane Claerebout.)

Commentaires, amendements … ? gelura@proximus.be, M.-Ch. & J.-Fr. Misonne, https://www.gelura.be/ccr

Bibliographie : https://www.gelura.be/ccr/ccr1/ccr1-his-bibliographie
Stéphane Claerebout (écopédagogues des CNB), communication
personnelle concernant le puceron du lierre.
https://www.babelio.com/livres/Deom-La-hulotte-n107–Le-lierre/1097732
https://www.zoom-nature.fr/lierre-arbres-une-interaction-polemique/
https://www.zoom-nature.fr/lierre-des-fruits-et-des-oiseaux/
https://forum.mikroscopia.com/topic/17547-lierre-grimpant-crampons/
https://www.zoom-nature.fr/les-armes-secretes-du-lierre-pour-se-cramponner

Photos : MC & JF Misonne, sauf mention autre.